Grave - Poco Adagio - Adagio - Adagio molto tranquillo
Verklärte Nacht (La Nuit transfigurée), originalement
écrite pour un sextuor en 1899, a été révisée
en 1917 et 1943 sous la forme d'une pièce orchestrale par
le compositeur lui-même, version qui permet de mesurer le
lyrisme wagnérien du premier Schoenberg.
Composée de quatre sections lentes, Verklärte Nacht
est un voyage angoissant et jubilatoire dans les tréfonds
de l'âme humaine, toujours au bord de la rupture. On connaît
mal le propos du poème de Dehmel, et c'est un tort, car il
nous permet de bien saisir les ressorts dramatiques de l'oeuvre.
Le poème, tiré du recueil Weib und Welt (La femme
et le Monde) publié en 1896, était très controversé
à l'époque: pour le public et la critique au tournant
du siècle passé, il était d'un érotisme
trop explicite. Même aujourd'hui, ses images crues risquent
de choquer mais notre âme ne peut manquer d'être touchée
par le triomphe de l'amour romantique.
L'histoire est vieille - et belle - comme le monde: un couple d'amoureux
marche dans la nuit, "Deux êtres cheminent par le bois
dépouillé et froid", et la jeune femme annonce
à son amant qu'elle est enceinte d'un autre homme que lui.
Son nouvel amant accepte alors tendrement de recevoir l'enfant comme
étant le sien, et donc de le transfigurer, selon le mot de
Dehmel.
La musique se déploie en un mouvement unique avec des subdivisions
qui sont de larges équivalences aux sections du poème.
Elle commence en mineur avec un matériau mélodique
d’une certaine lourdeur: à une thématique d'une
telle gravité, le compositeur répond par une partition
certes grave mais aussi elle-même transfigurée, creuset
infini de ses influences musicales et du son austro-allemand de
la fin du 19ème siècle, plein des lyrismes aériens
ou épais de Brahms, Bruckner, Mahler et Wagner.
Les moments de pardon de l’homme au clair de lune s’illustrent
en sonorités chatoyantes, extatiques.
Il est clair néanmoins que Schoenberg ne s’en est pas tenu à ce langage wagnérien. Dix ans exactement après la composition de cette oeuvre, Schönberg entreprendra l’exploration d’un univers entièrement différent, celui de l’atonalité.