SECONDE partie

Béla BARTOK (1881-1945)

Musique pour cordes, percussion et célesta (1936)

Andante Tranquillo – Allegro – Adagio - Allegro Molto

Béla Bartók reste l’un des compositeurs les plus emblématiques du XXème siècle. Dans une période où l’école dodécaphonique d’Arnold Schönberg exerça son influence de façon hégémonique, il fut l’un de ceux qui rejetèrent cette esthétique nouvelle pour approfondir sa propre voie. Les limites atteintes par le système tonal suscitèrent les plus vives interrogations quant à l’avenir de la musique, et trois options s’offrirent aux musiciens comme autant de bouées de sauvetage: le dodécaphonisme déjà cité, qui reconsidérait les règles de composition et offrait une plus grande liberté aux compositeurs (Schoenberg, Berg, Webern), le néo-classicisme ensuite, qui préconisait un retour aux formes anciennes comme base commune à toute oeuvre (Strauss, Ravel), l’emploi de la musique folklorique enfin, qui se proposait de renouveler le langage par l’intégration de mélodies, harmonies ou rythmes propres aux musiques extra-occidentales; un rafraîchissement venu de l’extérieur en quelque sorte, et une seconde jeunesse.

De nationalité hongroise, Béla Bartók s’intéresse très tôt aux musiques folkloriques de son pays, lesquelles perdurent dans les régions rurales et se perpétuent au travers de manifestations populaires: fêtes, rites, scènes quotidiennes…

Les éléments folkloriques serviront toute son oeuvre, mais seront intégrés à sa musique savante de diverses façons. Ils pourront être utilisés dans leur forme originelle, scènes, danses, chansons ou mélodies, préservés de leur contexte folklorique, et ne subissant de l’influence classique que l’orchestration («Images hongroises», «Danses transylvaniennes »…). D’autres réalisations, au contraire, les dépouilleront de leur essence slave pour n’en garder que des éléments formels, dictant leurs structures aux oeuvres ou leur fournissant un matériau de départ qui, travaillé par la science de l’écriture, deviendra presque méconnaissable («les 6 quatuors à cordes»).

Entre ces deux voies extrêmes, la «Musique pour cordes, percussions et célesta» (1936) fait figure de juste milieu, de point d’équilibre. Elle obéit au découpage usuel du concerto, c'est-à-dire en mouvements (allegro, adagio…) mais n’en demeure pas moins fortement imprégnée des couleurs hongroises. Même si elle prône une certaine neutralité dans son intitulé («musique pour… »), cette composition met en scène un orchestre protéiforme au sein duquel les instruments solistes varieront au cours de la pièce. Ce besoin de détourner les formes conventionnelles traduit à la fois un désir de liberté et une volonté farouche d’y rester attaché malgré tout.
La «Musique pour cordes, percussion et célesta» est une pièce d’une rare richesse. Bartók s’y applique à intégrer un grand nombre d’innovations. Il s’agit d’une oeuvre tonale avec laquelle le premier contact est séduisant et sensuel. Elle repose sur l’emploi inédit du piano, utilisé à la fois comme instrument harmonique et percussif (Bartók inclut le piano dans les «percussions»), si bien que c’est un concerto pour piano en bonne et due forme qui s’offre ici à nos oreilles.
Les trouvailles rythmiques semblent sortir de nulle part (tout amateur de rock ou de jazz sera conquis par l’allegro) et la ligne de piano influencera légion de musiciens (le jazz, Georges Gershwin, Stravinsky lui-même…).