En 1925, dans sa villa La Chanterelle, au Zoute, Maître Ysaÿe accueille le tout jeune violoniste Carlo Van Neste pour l’entendre dans des œuvres de Vieuxtemps et de Wieniawski. A l’issue de l’audition, Ysaÿe s’exclame : « Cet enfant merveilleux fera grand honneur à notre école. » Prophétie largement réalisée…
Naissance en 1914, prénom de baptême Carl, transformé très rapidement en Carlo vu la connotation trop germanique en ce début de guerre.
La famille Van Neste passe quelques années en Hollande et
les deux enfants, Carlo et Rosane, âgés respectivement
de trois et six ans, jouent ensemble du piano : premier petit récital
dans l’atelier d’une femme peintre.
En 2000, âgée de 89 ans, Rosane commentera cet événement
: « Il jouait déjà très juste et moi,
je n’ai pas fait une seule fausse note. »
En 1924, Carlo obtient un premier prix de violon avec la plus grande distinction. La presse salue la virtuosité du jeune violoniste : « Il a joué avec une assurance étonnante chez un enfant de dix ans et exécuté de manière impeccable un Ballet de de Bériot. » (Le Matin d’Anvers, 23 août 1924)
Les concerts se succèdent en Belgique, en France, en Hollande
et en Angleterre. « Le jeune Carlo possède une sonorité
remarquable et les qualités essentielles qui donnent au jeu
du naturel, de l’aisance et du brio. Il a déjà,
à un degré très avancé, le secret de
l’art de l’interprétation. » (Journal de
Roubaix, le 23 mars 1927)
« Il faut avoir entendu cet enfant prodige (car il en est
un, un vrai…) pour juger de sa valeur. (…) Carlo Van
Neste possède une technique puissante, un son d’une
pureté inouïe et une facilité de jeu vraiment
extraordinaire… » (Bruxelles, 1927)
« Carlo Van Neste dépasse son âge par une maturité
exceptionnelle… il rejoint, par delà un siècle
et demi, le génial Mozart. » (La Patrie, Bruges, 17
décembre 1927)
Il n’a que treize ans et tout est déjà inscrit dans la personnalité remarquable de celui qui deviendra non seulement un grand interprète mais aussi un musicien accompli et un très grand pédagogue. Quelques années plus tard, il conquiert, au Conservatoire Royal de Bruxelles, les prix d’harmonie, de contrepoint et de fugue et se voit décerner les plus hautes récompenses violonistiques : le prix Vieuxtemps (Verviers, 1933), le prix Kreisler (Liège, 1934) et ensuite la Médaille de Vermeil au Concours International de Vienne (1937). En 1989, la Reine Fabiola lui remet la médaille d’or du Concours Musical International de la Reine Elisabeth de Belgique qui lui était décernée par le Conseil d’Administration en remerciement pour sa contribution extraordinaire.
Parallèlement à une carrière d’enfant
prodige, il poursuit des études approfondies auprès
d’Eugène Ysaÿe, à l’école
normale de Paris avec Jacques Thibaut et est, pendant cinq ans,
élève particulier de Georges Enesco.
Nommé en 1942, professeur au Conservatoire Royal de Bruxelles,
il forme de nombreux virtuoses belges et étrangers. Il enseigne
également à la Chapelle Reine Elisabeth et au Conservatoire
d’Utrecht en Hollande.
Ces tournées l’amènent aux quatre coins du monde
: les grandes villes d’Europe, d’Afrique, d’Amérique
du Sud et d’URSS l’accueillent et il joue sous la direction
de chefs prestigieux.
Il siège dans les jurys des grands concours internationaux
: Bruxelles, Paris, Genève, Moscou, Tokyo, Montréal,
…
Il crée le Trio Reine Elisabeth avec Naum Sluszny au piano
et Eric Feldbusch au violoncelle, ensemble remarquable qui se produit
tant en Belgique qu’à l’étranger.
Carlo Van Neste défend avec passion la musique belge. En
1973, il se voit décerner le trophée Fuga en reconnaissance
de son activité en faveur de la musique de son pays. Les
compositeurs belges dont il crée des œuvres ne se comptent
plus : Bourguignon, de Vocht, Alpaerts, Leglé, Chevreuille,
Poot, Absil, Defossé, Jongen, Huybrechts, De Vreese (père
et fils), Meulemans,…
Carlo Van Neste est, dans la vie, ce qu’il est à la
scène, d’une grandeur et d’une simplicité
n’ayant d’égal que sa compétence. «
Le problème de l’interprète est le suivant :
pénétrer l’esprit du compositeur, le recréer
et le rendre apparent. D’où, la nécessité
d’y voir clair soi-même et savoir avant tout ce que
l’on veut. Seule, l’analyse de l’œuvre révèle
tout ce que l’on peut y chercher… Il faut réaliser
l’équilibre entre la construction voulue et la spontanéité
de l’exécution. C’est bien là, je crois,
où réside la plus grande difficulté, cette
juste mesure entre le contrôle de l’œuvre et son
émotion. Mais, pour émouvoir, l’artiste ne doit
pas verser de larmes… » (M. Verken in « Carlo
Van Neste nous donne une leçon d’interprétation
musicale »)
En 1978, commémoration du 120ème anniversaire de la naissance d’Eugène Ysaÿe : « La présence du soliste Carlo Van Neste revêt une valeur symbolique. C’est, en effet, derrière ces deux noms que se place l’illustre lignée de l’Ecole belge du violon… Roi du violon, Ysaÿe fut aussi compositeur, la forme de son Poème Elégiaque qui inspira E. Chausson marque un souci de concilier l’expression musicale à la pure virtuosité. Ainsi, se conçoit également l’interprétation de Carlo Van Neste. On retrouve, chez ce violoniste de renommée internationale, (…) les belles caractéristiques de jeu propres à sa formation : archet d’une fluidité remarquable et lyrisme aigu, (…) brillance soudée à l’expressivité, laissant s’épanouir la fine sonorité de son P. Guarnerius de Venise, cadeau de la Reine Elisabeth, aussi bien dans des nuances pleines de tendresse et de chaleur que dans les fougueuses doubles notes (…) c’est du violon virtuose qui éveille l’émotion. » (La Libre Belgique)
Ce jeu caractéristique de la grande Ecole belge
du violon, il le transmet à ces élèves
: deux noms retiendront particulièrement l’attention
et l’admiration du public : Edith Volckaert et Véronique
Bogaerts, toutes deux lauréates du Concours Reine Elisabeth. |
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Ce jeu caractéristique de la grande Ecole belge du violon,
il le transmet à ces élèves : deux noms retiendront
particulièrement l’attention et l’admiration
du public : Edith Volckaert et Véronique Bogaerts, toutes
deux lauréates du Concours Reine Elisabeth.
Edith disparaît, en 1992, dix jours avant le décès
de celui qui fut son unique Maître : Carlo Van Neste. Coïncidence
douloureuse…
Carlo Van Neste bénéficie de l’amitié inconditionnelle de la Reine Elisabeth : « Il avait douze ans, des culottes courtes et, peut-être, froid quand il donna un concert au Conservatoire de Bruxelles. La Reine Elisabeth lui mit son manteau de fourrure sur les épaules et, par-dessus, son amitié. Souvent, Carlo joua pour la Reine. Trente ans plus tard, afin de fêter cette première rencontre, elle fit rassembler des fonds et offrit à Van Neste le fameux Guarnerius de Venise (1725) qu’il put aller lui-même choisir à Londres. Un an avant sa mort, la Reine appela au Stuyvenberg le Trio Carlo Van Neste afin qu’il joue pour elle. Quand il franchit, en sens inverse, la grille du Parc, il s’appelait Trio Reine Elisabeth. » (Luc Norin)
Carlo épouse Céline qu’il avait rencontrée lors d’un concert qu’il donnait à l’âge de quinze ans. Elle avait quatorze ans. Ils seront très heureux et auront quatre filles : Mireille, Dominique, Bernadette et Claire. Ils ne se quitteront que dans la mort. (Carlo en juillet 1992 et Céline en février 1994)
En 1997, pour transmettre cet énorme héritage musical, Dominique décide de créer la Fondation Carlo Van Neste.
L’hommage à Carlo Van Neste de ce soir, avec la présence
de Véronique Bogaerts, prend toute sa dimension. Cette grande
dame du violon témoignait récemment de l’admiration
portée à celui qui lui dispensa son enseignement :
« Les maîtres continuent à enseigner par delà
la mort. »
Ainsi, le concert n’aura pas de fin…